archives de l'émigration russe

1920–1939. Paris / Berlin / Harbin / Constantinople / Riga

À propos  /  Lenta.ru interview Fiodor Sumkin

Un an s’est écoulé depuis la création de Librarium : un site d’archives de magazines et de journaux de la première vague de l’émigration russe à Paris. Ses créateurs ont commencé par mettre en ligne des versions numérisées des numéros du magazine « La Russie illustrée  » ( Ilioustrirovannaya Rossiya ), et maintenant, leur sélection s’est élargie à une vingtaine de journaux et de magazines ; ils se lancent maintenant dans la publication de livres. Lenta.ru a rencontré le fondateur du projet, Fiodor Sumkin, qui vit à Paris, pour discuter des lecteurs de Librarium, de sa raison d’exister, et du fait que les émigrés d’aujourd’hui ne ressemblent pas aux émigrés des années 20.

 

 

Lenta.ru : Comment vous est venue l’idée de créer une archive de la presse émigrée ?

Fiodor Sumkin : Je vis à Paris depuis plus de 10 ans, je fais de la publicité et du design. J’ai, entre autres, travaillé sur des projets basés sur les nouvelles, illustrations et annonces de la presse prérévolutionnaire, en tant que hobby. L’idée de créer un site avec des séries de magazines émigrés m’est venue il y a deux ans tout à fait par hasard. Je travaillais sur un projet publicitaire, et je me suis rendu à la bibliothèque Tourgueniev (la bibliothèque municipale I.S. Tourgueniev est l’une des archives principales de l’émigration russe) pour consulter le journal « Rousskaya mysl’ » (« La pensée russe »). Il ne s’y trouvait pas, mais je suis tombé tout à fait par hasard sur « La Russie illustrée », l’hebdomadaire le plus important de l’émigration.

Lorsque j’ai ouvert le premier numéro, je n’en revenais pas. J’ai compris qu’il fallait publier tout cela, mais j’ai mis très longtemps à me décider–le magazine compte 750 numéros. Je comprenais que cela prendrait beaucoup de temps et que je n’aurais probablement pas le temps de m’occuper de quoi que ce soit d’autre. C’est effectivement ce qui s’est passé–j’ai aujourd’hui complètement abandonné la publicité. Mais j’avais comme l’impression d’avoir trouvé un portefeuille dans la rue, avec une adresse dedans, et de l’avoir rapporté à cette adresse sans même y penser. C’est comme trouver un objet perdu que l’on se doit de rendre à son propriétaire. Il s’agit de notre héritage commun, qui doit être accessible à tous ceux qui le souhaitent.

Librarium était, à ses débuts, un projet basé sur l’enthousiasme ; la première année, il ne marchait que grâce à ma propre initiative. L’idée était de créer un analogue du site de la Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis : on peut y télécharger n’importe quelle image. A ce jour, il n’existe pas de base de données équivalente dans Ru.net sur la peinture, l’architecture et la photographie russes du XIX-XXème siècle.

Où trouvez-vous les éditions originales ?

Nous en achetons certaines sur eBay ou Amazon, d’autres dans les librairies parisiennes. Mais la plupart proviennent de la bibliothèque Tourgueniev, avec laquelle nous avons un accord. Selon la loi française, il est possible de numériser ce genre de matériel dans un but éducatif. Cela ressemble à Google Books, qui fonctionne sur le principe du fair use–« l’usage raisonnable ». Une bibliothèque canadienne nous a promis de nous envoyer les numéros manquants d’« Ilioustrirovannaya Rossiya » pour l’année 1933–c’est l’année où Bounine a reçu le Prix Nobel, il devrait y avoir des numéros intéressants. Nous en ferons rapidement des clichés ici et nous les renverrons au Canada.

Comment travaillez-vous avec ce matériel ?

Je photographie les éditions papier, je place les clichés sur Dropbox, puis une équipe de volontaires, 

constituée grâce aux réseaux sociaux, les étudie pour les mettre en page. Cela ressemble au travail d’une grosse compagnie de publicité. En un an, nous avons vu passer 50 personnes, il y a un turnover constant, des gens du monde entier. Certains sont restés et continuent de nous aider encore aujourd’hui. Tout dépend de l’équipe, je ne pourrais pas faire ce travail tout seul.

Travaillez-vous avec les archives russes ?

Nous avons reçu une offre de collaboration avec la Maison Soljenitsyne de la Russie à l’étranger. Ils ont beaucoup d’éditions que nous n’avons pas, par exemple, le magazine pour enfants « Lastotchka » (« L’hirondelle »), publié à Harbin.

Elles vous autorisent à numériser ce matériel ?

Nous ne pouvons prendre de photos qu’à Paris, car il n’y a pas de matériel adéquat à Moscou. J’ai acheté un appareil professionnel exprès pour cela, car pour nous, la qualité est très importante–nous restons inégalés dans le traitement et la restauration des éditions couleur. Le partenariat avec la Maison de la Russie à l’étranger est plutôt d’ordre stratégique, car nous faisons en principe la même chose–rassembler en un seul endroit toutes les éditions disséminées à travers le monde. Ils numérisent tout, même les livres, et les cataloguent méthodiquement : liste des rubriques, données de parution, etc. Nous nous intéressons uniquement aux éditions illustrées en couleur. Nous nous sommes récemment mis d’accord pour échanger nos sources en ligne.

Compte tenu de votre intérêt pour l’esthétique prérévolutionnaire et celle de l’émigration, peut-on dire que Librarium est plutôt un projet artistique ?

Oui, il s’agit en premier lieu d’un projet visuel. Pour moi, c’est en quelque sorte une image publicitaire, mais en beaucoup plus grand et plus complexe. Notre but est de créer une impression de voyage dans le temps. Nous nous focalisons tout particulièrement sur les jeunes, qui ne perçoivent l’information que par les images. Nous ne pouvons pas concurrencer les grosses archives, comme la Bibliothèque d’Etat de Russie (BER) ou la Maison de la Russie à l’étranger, mais eux, s’occupent de numériser les textes, tandis que nous nous intéressons, en premier lieu, aux illustrations. Et sur ce plan là, nous sommes meilleurs qu’eux en termes de qualité. La BER, par exemple, a mis en ligne tous les numéros du magazine « Zhar-Ptitsa » (« L’oiseau de feu »), mais la qualité est déplorable–on ne comprend pas si ce sont des textes ou des images.

Donc votre but principal est de montrer de belles images à ceux qui n’y connaissent rien à l’émigration russe ? Comment vous imaginez-vous votre lectorat ?

Il s’agit d’un groupe très large, en premier lieu, des jeunes. Des gens qui ont envie d’avoir une vision alternative de l’histoire russe, sans traitement de texte et sans corrections. De plus, de nombreux artistes et illustrateurs viennent puiser de l’inspiration sur notre site. Il y a également des chercheurs spécialistes de l’émigration, même si je pensais d’abord que le site ne les intéresserait pas, car ils ont déjà étudié tout ce qui se trouve dans les archives depuis longtemps. Mais, par exemple, il y a un mois, un chercheur a trouvé dans le premier numéro d’ « Ilioustrirovannaya Rossiya » une nouvelle inédite de Kouprine, qu’on ne retrouve dans aucune des éditions complètes de ses écrits.

Au fur et à mesure que vous travailliez sur Librarium, vous est-il venu un intérêt pour le contenu de cette presse périodique, en plus du côté visuel ? Le quotidien des émigrants russes, leurs centres d’intérêt ?

Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce projet, mon image de Paris a complètement changé. Lorsque j’ai compris combien de russes vivaient déjà ici dans les années 20, je me suis mis à me promener dans les rues et à m’imaginer que, dans tel ou tel café, Georgiy Adamovich et Georgiy Ivanov débattaient sur qui de Bounine ou de Merejkovski recevrait le Prix Nobel. Ou alors, par exemple, je me suis toujours imaginé Chaliapine comme un personnage prérévolutionnaire, et puis je l’ai vu sur la couverture d’un magazine émigrant, partant en paquebot de Londres en Amérique.

Beaucoup de gens ne se rendent même pas compte qu’un pan énorme de notre culture a été perdu. Dans le centième numéro d’« Ilioustrirovannaya Rossiya », les auteurs écrivaient qu’ils rêvaient de retourner en Russie. Et voilà, plus de 80 années plus tard, que je les aide à réaliser leur rêve. Au début, je faisais cela uniquement pour mon intérêt personnel, mais à partir d’un certain moment, j’ai compris qu’il fallait le montrer à d’autres. Et bien entendu, gratuitement. Chez Soljenitsyne–dans son roman « Le Premier Cercle », je crois–, il y a un personnage assis à côté d’une armoire qui feuillette les magazines prérévolutionnaires de sa mère et qui comprend qu’on l’a trompé et volé. Nous aussi, on nous a trompés et volés.

Si vous voulez que votre site devienne un projet éducatif pour ceux qui n’y connaissent rien à l’émigration russe, pourquoi ne le développez-vous pas d’une manière plus sérieuse ? Pourquoi ne pas parler, au moins, de l’histoire de ces magazines ? Car beaucoup de vos lecteurs se demanderont ‘qu’est-ce que c’est que « Ilioustrirovannaya Rossiya » ? qui publiait ce magazine ?’

Le site est destiné à ceux qui ont la flemme de faire des recherches plus approfondies. Mais je pense que, même si sur dix flemmards, il y en a un qui accrochera et passera quelques heures sur le site, ce sera déjà bien. Ceux que cela intéresse vraiment poursuivront leurs recherches par eux-mêmes.

En plus, pour ceux qui ont la flemme de faire des recherches par eux-mêmes, nous avons commencé à publier des livres qui contiendront tout ce qu’il y a de plus intéressant dans « Ilioustrirovannaya Rossiya ». Le premier livre couvre l’année 1926. C’est la première année où « Ilioustrirovannaya Rossiya » est devenu hebdomadaire. Notre livre illustre les évènements majeurs de cette période. On y trouve et de la politique, et des catastrophes naturelles, et des évènements anodins de la vie quotidienne. Il y a également une sélection intéressante de publicités, qui en disent aussi long sur certaines choses–« Ouverture de telle ou telle école pour chauffeurs de taxi », par exemple. En ce moment, nous cherchons un bon historien, un savant, qui pourrait nous écrire une introduction pour le livre. Nous n’avons pas de spécialiste de l’histoire de l’émigration dans l’équipe. Je pense qu’il est important que chacun travaille sur son domaine de prédilection, et moi, en histoire, je suis un dilettante complet.

Comment financez-vous ce projet ? Vous ne subsistez tout de même pas grâce aux donations des lecteurs.

Au début, je finançais tout moi-même. J’achetais le matériel technique, je finançais la maintenance du site, je payais les programmeurs. En janvier, nous sommes passés à un financement entièrement en ligne, grâce au support de la communauté internet. Mais la question n’est pas de manquer de donations, simplement, faire payer les gens juste comme ça, c’est contre mes principes.

Et avec quels moyens comptez-vous publier vos livres ?

J’ai des accords avec les partenaires français avec lesquels je travaillais lorsque j’étais encore dans la publicité. Ils travaillent dans l’édition.

Pourquoi cela les intéresse-t-il de publier des livres aussi spécialisés, qui plus est en russe ?

Nous avons très bien travaillé ensemble pendant cinq ans, ils me font confiance. Et je leur ai dit que le livre aurait du succès. Il est vrai que nous n’avons pas encore décidé du tirage–il sera de l’ordre de 1,000 à 2,000 exemplaires. Je veux d’abord voir comment se passeront les précommandes. Pour l’instant, elles avancent très vite–six à sept livres par jour–, et cela m’enchante et m’étonne autant que l’intérêt que suscite le site. Nous avons 3,5 mille visiteurs par jour, et notre communauté sur Facebook compte plus de 5,000 utilisateurs. Je n’aurais jamais pensé trouver 5,000 personnes qui s’intéressaient à l’histoire de l’émigration russe. Visiblement, il y a eu coïncidence : nous nous intéressons à un sujet tendance.

Vous avez étudié une assez grande partie de la presse de la première vague d’émigration. Pouvez-vous résumer l’état d’esprit des gens à cette époque ?

Dans les années 20, il y avait encore de l’enthousiasme : bonne année, les gars, l’année prochaine, nous la fêterons dans une Russie libérée. Il y avait encore de l’espoir. Dans les années 30, lorsque les frontières étaient déjà fermées, l’état d’esprit a changé. Les émigrants sont restés tels quels, ils ne se sont pas intégrés à la communauté européenne. D’un côté, c’est une bonne chose, car ils ont pu préserver leur culture, mais d’un autre côté, c’est une mauvaise chose–ils n’étaient plus russes, mais pas français non plus.

Vous ne voudriez pas vous consacrer à l’analyse de ces états d’esprit d’émigrés, tels qu’ils sont reflétés dans la presse ? Suivre leur évolution ?

J’ai bien peur que la recherche académique ne soit pas mon fort. Evidemment, je pourrais passer beaucoup de temps dans les archives et documenter la manière dont un même évènement a été présenté par la propagande soviétique et par la presse émigrée. Le contraste serait sûrement intéressant. Mais je me sens plus en confiance lorsque je travaille sur des livres avec beaucoup d’illustrations et de photos, parce que l’édition, c’est mon milieu. Mon rêve de toujours est d’ouvrir ma propre maison d’édition. Idéalement, j’aimerais bien gagner ma vie en publiant des livres, mais je crains qu’avec tous les risques que cela implique, ce ne sera pas possible.

Par exemple, en ce moment, nous voulons traduire et publier « L’Histoire des Soviets »–un livre en français sur la révolution et la guerre civile en Russie. Il a été publié à Paris par Jacques Makowsky en 1922. Il comporte huit tomes, de 1917 à 1922. C’est un livre unique en son genre–jusqu’ici, rien de plus détaillé et d’aussi bien illustré n’a été publié sur la révolution russe en langue étrangère. Dans les faits, il s’agit de la seule tentative d’expliquer aux étrangers ce qui s’est produit en 1917 en Russie.

Peut-on comparer les années 20-30 à la Russie contemporaine ? Sur votre site, vous indiquez que « de nombreux thèmes abordés pendant cette période d’avant-guerre, comme les droits de l’homme, l’équité du système judiciaire, la primauté de la loi, demeurent d’actualité de nos jours ».

Ces thèmes sont d’actualité de par leur nature même. Evidemment, de nos jours, le problème des droits de l’homme est particulièrement vif en Russie, mais on ne peut pas dire, par exemple, que le procès des 26 à Petrograd (l’affaire des lycéens de 1925, précision de Lenta.ru) soit comparable à l’affaire de la Place Bolotnaya. Il ne faut pas oublier que, dans le premier cas, ces gens ont été fusillés. Et je ne pense pas que l’on puisse comparer notre époque à 1937–en faisant cela, on minimise l’impact de la terreur stalinienne.

Ce genre de comparaisons se fait généralement sous le coup de l’émotion ; ce ne sont pas des opinions mûrement réfléchies.

Je comprends cela, mais je n’aime pas que les gens disent que rien n’a changé depuis ce temps-là. Mon arrière-grand-père a été victime des purges de 1937, et ma famille a déménagé de Vladivostok en Biélorussie, donc tout cela m’a touché personnellement. Et de plus, le régime de Poutine ne m’a rien fait de mal.

Et néanmoins, vous vivez à Paris.

Et je ne compte pas retourner en Russie.

Pourquoi ?

J’ai 35 ans, je n’ai plus cet enthousiasme de me dire que l’on va tout changer et que tout sera comme en Europe. Je comprends que cela n’arrivera jamais. C’est peut-être défaitiste de ma part, mais je suis habitué à vivre de choses concrètes, qui existent, et de m’occuper de mes affaires. Je ne suis pas un militant. Je vis là, où j’ai la possibilité de travailler.

Il est intéressant de constater que l’un des principaux thèmes de l’émigration est le mal du pays, le rêve du retour. Votre travail avec la presse émigrée n’a vraiment aucune influence sur vous, ne vous fait pas regretter de ne pas être en Russie ?

C’est une bonne question. Je suis parti avec une éducation et des valeurs soviétiques, alors que les émigrants sont quand même partis d’un pays complètement différent, ils ont été éduqués autrement. Ils étaient patriotes, aimaient leur pays et ont vécu, pour ainsi dire, toute leur vie sur leurs valises ; ils ont aussi éduqué leurs enfants dans cette optique-là. Ils avaient des notions assez idéalistes sur le devoir, l’honneur, la nécessité de servir leur patrie.

Et vous, vous n’aimez pas votre pays ?

Je pense que ce projet n’existerait pas si je ne voyais pas ce genre de choses comme un devoir. Il existe beaucoup d’autres projets avec lesquels je pourrais gagner de l’argent. A l’heure qu’il est, je donne beaucoup plus que je ne reçois.

Propos recueillis par Elisaveta Sourganova
Traduit du russe par Tatiana Novikova

http://lenta.ru/articles/2013/05/21/librarium/

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